Il a débuté le Karaté en 1962, s'est
entraîné chez Henry Plée avec les pionniers, est parti
au Japon en 66, puis a sévi en équipe de France avec les
Valera, Baroux, Setrouk and Co. Aujourd'hui, à 59 ans, Jean-Pierre
Lavorato appartient au cercle très fermé des plus hauts
gradés français, les 8e dan. Histoire d'une passion qui
ne s'est jamais éteinte.
Par Ludovic Mauchien
Le personnage est sympathique, bon vivant, rigolard. Mais on sent tout
de suite qu'il ne faut pas le titiller trop longtemps. Jean-Pierre Lavorato
est un homme de caractère, un passionné aussi : pour le
Karaté. Si les années ont adouci un tempérament fougueux,
- bien qu'il précise, dans un éclat de rire, "qu'on
peut chasser le naturel, il revient au galop" -, elles n'ont pas
altéré cette passion qui le dévore depuis 41 ans,
depuis un jour de 1962 où son professeur d'éducation physique,
en banlieue parisienne, lui demande s'il a envie d'essayer le Karaté.
Jean-Pierre Lavorato a alors 18 ans.
"En fait, il l'a demandé à tous ses élèves
; tout le monde a dit oui, mais le samedi matin, je me suis retrouvé
tout seul ! J'ai commencé le Karaté en short et T-shirt.
C'était difficile de trouver un Karatégi à l'époque.
Le sport populaire, c'était le Judo."
II trouve rapidement son "Teki", les premiers kimonos importés
du Japon qui ressemblaient à "des pantalons pour aller aux
crevettes". En six mois, avec un entraînement quasi-quotidien,
il obtient sa ceinture marron. Puis son professeur, lui-même élève
de Plée et d'Oshima au fameux Dojo de la Montagne Sainte-Geneviève
à Paris, décèle un certain talent chez Jean-Pierre
Lavorato et lui propose de venir s'entraîner avec les pionniers
du Karaté français.
Pas question de faire semblant
"L'ambiance était extraordinaire. Il n'y avait que des passionnés,
des gens sincères dans leur travail. Qui que vous ayez en face
de vous, débutant ou ceinture noire, il fallait ouvrir l'oeil.
A cette époque, les coups étaient appuyés. Les anciens
se faisaient la main sur les jeunes (rires). C'était un monde multiculturel,
où un tas de karatékas d'horizons différents se rencontraient.
Il y avait vraiment l'esprit Karaté-Do. Comme la compétition
n'était pas développée, ou peu, les gens pratiquaient
pour eux. Je garde des souvenirs extraordinaires de cette période."
Photo extraordinaire prise à Fréjus à
la fin des années 60.
On reconnait, au 1er rang (de g. à d.), Dominique Valéra,
Jean-Pierre Lavorato, Henri Plée, Jacque Bahut et Patrick Barroux.
Juste derrière, au centre, Yoshinao Nanbu.
En 1966, il intègre l'équipe de France d'alors. Avec notamment Valera, Setrouk et Sauvin, il remporte la Coupe internationale de Cannes, une compétition de référence dans les années 60. Lui-même termine troisième en individuel. "Les combats n'avaient rien à voir avec ceux d'aujourd'hui. On pratiquait un Karaté beaucoup plus raide, plus statique, plus linéaire. On travaillait en force. Je me souviens d'un des premiers grands stages de Karaté organisés en France, à Saint-Raphaël (en 1966). Avec Dominique (Valera, son ami depuis 40 ans), on s'est vraiment défoncé. Il n'était pas question de faire semblant. Aujourd'hui, si on s'entraînait de la même façon, je crois que l'on n'aurait personne. Mais il ne faut pas faire de comparaison entre aujourd'hui et hier. Les mentalités ont changé. À l'époque, il n'y avait pas beaucoup d'enfants et la compétition était accessoire."
Jean-Pierre Lavorato (2è à dr. au 2è
rang), outre un titre de champion
de France Open en 1968, a également remporté la Coupe Internationale
de Cannes en 1966 avec, notamment, Barroux, Valéra, Sauvin et Nanbu.
Le Japon, la terre promise
Toujours la même année, en 1966, il participe à l'une des épopées de l'histoire du Karaté français : l'expédition au Japon avec les frères Baroux, Valera, Setrouk, Nanbu, Ficheux. "Un voyage fabuleux ! On s'était cotisé pour acheter une traction familiale", se souvient Jean-Pierre Lavorato, "on a dû traverser la Tchécoslovaquie, la Pologne et l'URSS en pleine guerre froide. Puis on a eu des problèmes mécaniques. On a essayé de réparer, mais on a fini par abandonner la Traction sur la Place Rouge."
Jean-Pierre Lavorato (à dr.) aux côtés
de Yoshinao Nanbu
avec lequel il est parti au Japon.
Avion vers les plaines d'Asie centrale, puis Transsibérien pour
traverser l'URSS et enfin deux jours et demi de bateau pour rejoindre
Yokohama et le Japon. "Pour nous, c'était la terre promise",
rappelle-t-il. Pendant trois mois, Lavorato et ses compagnons vont visiter
les différentes écoles de Karaté, regarder, écouter
quand les Japonais le veulent bien, rencontrer les grands maîtres.
"Nous étions parfois accueillis à bras ouverts, mais
aussi parfois vraiment déçus par l'accueil froid que l'on
nous réservait. Nous étions venus mettre nos tripes à
l'air pour nous entraîner, pour progresser, pour être au contact
de karatékas de haute valeur, pour apprendre. Nous avions du mal
à accepter cette façon de nous recevoir. Mais certains ont
été très gentils, comme Oyama, qui nous a invités
à manger pendant les quatre jours où nous sommes restés."
L'équipe du Takushuko Vincennes entraînée
par Jean-Pierre Lavorato,
championne de France 1973.
De g. à dr., au 1er rang : Clause, Cochy, Babille, Berthier.
Au 2ème rang : Guegen, Gérard, Lavorato, Benoes, Morel...
Les mêmes, 25 ans après, en compagnie de Taiji Kase, maître
de Jean-Pierre Lavorato.
Les rencontres et les entraînements se sont succédés,
avec de grands maîtres du Shotokan, avec des senseï pratiquant
d'autres styles. Parfois, ils sont testés par les combattants japonais.
Les six heures d'entraînement quotidien en France leur sont alors
très utiles. Moins techniques, ils compensent par leurs qualités
physiques. "On prenait tout ce qui passait à portée
de main. On a pu découvrir une autre orientation de travail."
Maître Kasé, une rencontre capitale
Durant
ce séjour, Jean-Pierre Lavorato fait une rencontre capitale pour
son avenir, le "grand truc de (sa) vie" : Maître Taïji
Kasé, dont le discours modifie sa façon de concevoir le
Karaté. L'année suivante, le maître japonais vient
dispenser un stage chez Henry Plée. Jean-Pierre Lavorato est définitivement
conquis. "Ce fut le révélateur de mon Karaté
: le déplacement, les esquives, les pivots, l'idée du combat
pur et simple. C'est vraiment à ce moment que j'ai mordu à
l'hameçon. Aujourd'hui, il a 75 ans, mais je lui suis toujours
fidèle (il habite à Vanves, en banlieue parisienne). Cela
fait 38 ans et je prends toujours du plaisir à pratiquer avec lui."
Dès lors, Jean-Pierre Lavorato modifie son approche. Il continue
tout de même la compétition jusqu'en 1970. Il gagne entretemps
le Championnat de France 1968 (poule unique à l'époque),
où il bat Valera, Didier, Saïdane et Baroux ! "Le soir,
Dominique est rentré pieds nus à Lyon car il ne pouvait
plus mettre ses chaussures à cause des coups. Moi, je me moquais
de lui, mais le lendemain, j'étais pareil. Je suis resté
plusieurs jours en charentaises", rigole-t-il. Mais le virage est
pris. Il veut désormais explorer d'autres formes de Karaté-Do.
En 1970, il crée son club, à Vincennes, qui est toujours
aujourd'hui l'un des plus grands de France sous la direction de Christian
Tissier. Son dojo devient bientôt le point de ralliement des plus
grands karatékas de France. "On n'a jamais joué aux
senseï. On était une bande de copains qui se retrouvaient
pour s'entraîner. C'est plus important de s'entraîner que
de jouer au senseï." Sous sa coupe, ses élèves
deviennent champions de France combat en 1973 (Berthier, Clause, Cochy,
Morel, Babille).
Pas un seul jour sans son karatégi
Lui
continue sa quête, poursuit sa recherche sur le Karaté. En
1980, il part s'installer à Fréjus. Cours et stages ponctuent
depuis son quotidien, sans se lasser un instant. "Je suis un vrai
passionné. Je ne me vois pas un seul jour sans mettre mon Karatégi.
Il faut que je m'entraîne. C'est un besoin. J'essaie toujours de
progresser. Le Karaté-Do et la vie, c'est la même chose.
Tout le monde peut progresser et celui qui n'essaie pas est, je crois,
un idiot. Le Karaté est une continuité, une marche en avant.
Quand poser son appui ? À quel moment doit-on placer la respiration
? Dans quel temps la hanche doit passer... Il y a plein de facteurs de
recherche." Aujourd'hui 8e dan, grade le plus élevé
en France, Jean-Pierre Lavorato est également expert auprès
de la Fédération française. Et enfile toujours le
karatégi tous les jours. "Dès que je le mets, je ne
suis plus le même homme." Et quand il est couplé avec
les retrouvailles avec ces vieux copains, le plaisir est d'autant plus
intense. "C'est toujours avec plaisir que je rencontre les anciens.
J'ai un élève de 61 ans et un autre de 80 ans, fabuleux,
qui m'ont connu ceinture blanche. Hier, c'étaient eux qui m'entraînaient
; 40 ans après, c'est moi. C'est marrant, non ? Le Karaté
a changé dans beaucoup de domaines. Moi, je continue ma vie de
pratiquant."
- Né le 30 juillet 1944 à Viry-Châtillon
- Grade : 8ème dan de Karaté
- Expert fédéral depuis 2001
- Débuts : 1962
- Taille : 1,75 m
- Palmarès :
Champion d'Europe par équipes 1966.
Champion de France toutes catégories 1968.
Entraîneur de l'équipe du Takushoku Vincennes championne
de France combat en 1973.







